Le prix du braiser

Plusieurs dizaines de rôtisseurs installés à l’abattoir d’Abidjan  Port-Bouët gagnent et perdent, c’est selon, lentement leur vie en offrant quotidiennement leurs délices aux friands  de viande rôtie. Le méchoui, le soukouya, la saucisse à l’africaine, le poulet, la pintade et autres spécialités cuites sur  feu de bois, l’indispensable instrument de travail, les consument insidieusement de l’intérieur. Ils en sont conscients mais retroussent leurs manches, froncent les yeux et foncent tous les jours.

Port-bouët, commune ancrée entre bordure de mer et lagune abidjanaise n’est pas qu’une cité  suintante  d’humidité. Elle pue le bœuf. Surtout au niveau du célèbre abattoir de la ville. Situé à quelques 5km de l’aéroport Félix Houphouët Boigny, cet espace de 6 hectares n’a vraiment pas fière allure. Enfin pour ce qui  reste de la dernière rénovation de 2014 à coût de milliards de FCFA, 5,4 plus exactement. Ce parc à bétail est tout sauf fameux-fameux. L’abattoir appelé moderne depuis n’est finalement pas aussi différent de l’ancien… à quelques innovations près. L’enveloppe a quelque peu changé mais l’esprit est resté le même.
Des vendeurs de petits bétails y parquent toujours moutons, cabris et chèvres ça et là en dehors du gigantesque enclos qui leur est réservé donnant à ce lieu un air sahélien.  La nouvelle clôture barbelée est éventrée à certains endroits; l’entrée du site est constamment obstruée par des mendiants et commerçants ambulants qui n’y ont pas vraiment leur place, la propreté dans ce lieu de bœuf est encore un luxe. Des excréments de bêtes, restes et déjections de nourriture et ordures jonchent toujours ses ruelles.
Seulement, le nouvel espace comprend  3 zones bien distinctes maintenant : le marché à bétail est séparé de la boucherie et du tout nouveau centre commercial qui fonctionne en organisation. Cet espace constitué de maquis, boutiques, restaurants, buvettes offre aux visiteurs, adeptes de chair rouge et dérivées, un cadre ou attendre sa commande de viande fraiche  ou encore prendre un pot tout en dégustant la panoplie de variété de rôti de viande que leur servent sur étale à perte de vue les rôtisseurs.
A l’intérieur rodent les éternels commerçants ambulants sénégalais toujours prêts à vous fourguer des pacotilles à prix exorbitants. Ils sont suivis de nombreux mioches vendeurs de papiers Kleenex à leurs heures perdues, qui se muent rapidement en  » charognards  » devant les restes des clients. Les petits débrouillards: cireurs de chaussures, laveurs de bijoux, vendeurs de thé, vendeuses d’arachides, et  d’attiékés sont également abonnés, omniprésents.
Les rôtisseurs, objet d’attraction principal de ce centre sont plusieurs  à se partager la quinzaine de stands  affrétés pour eux. Sur pratiquement 300 mètres, se succèdent les stands aux noms tout aussi évocateurs que les   prouesses de leurs proprios. Ainsi  le Kodjo  Moussa le 10, spécialiste de renom (l’homme interviendrait à la Présidence) du méchoui au couscous à la pomme de terre et au riz coworke avec les Nigériens Rabat Madjer et Ama  Guido , le Malien Salif Kéita, le Burkinabé Bouréima Ouédraogo. La petite communauté CEDEAO réunie sur ce stand est censée partager le même four à bois  vite devenu exigu. Ce semblant de cheminée est constitué d’une âtre d’1 mètre 50 de diamètre dans laquelle sont brûlées des bûches de bois ; d’une tablette sur laquelle la viande est braisée   et  d’un conduit de fumée très réduit d’environ 2m de longueur qui ne laisse finalement pas s’échapper grand chose des gaz de combustion est très vite saturé.
Pour pallier ce manque, des fours locaux annexes, dépourvus eux de conduit de fumée sont construits dans cet endroit déjà enfumé. Le 30m carré  est irrespirable. Aux heures de grandes affluences, heures des grandes commandes, c’est presque la chambre à gaz.
Les clients, pas habitués, toussotent et pleurent involontairement puis s’éloignent vite de ce  » fumoir  » après avoir passé leur commande. Quant aux rôtisseurs, c’est la routine mais ils s’y habituent difficilement.
Chez Lembertini, spécialiste de braisé de volail, du nom d’un riche acteur de feuilleton brésilien, tenu par Michel un trentenaire filiforme, le décor est le même. L’homme a les traits fins, plutôt beau garçon. Le jeune homme arbore   son mini boubou FasoFani et son bermuda survolé de son tablier comme un soldat son treillis avec une technique d’approche dans un français clair différent de celui des autres. A ses airs apprêtés, on devine le jeune homme issu de la petite « bourgeoisie » locale, l’étudiant qui a mal tourné. Derrière son four, les mains préoccupées à tourner et retourner la viande,  son visage d’un noir charbon, ses narines papillonnent, cadençant les spasmes qui se sont déclenchés sur ses pommettes. Ses yeux rouges bourrés de chassie ont pratiquement disparu sous une boursouflure. Il les plisse à chaque fois mais  ne peut empêcher la fumée de continuer à piquer encore et encore. Le jeune homme sort de temps en temps s’aérer et recharger les poumons d’air souillé. Dehors, l’air est lourd, chargé de particules destructrices pour la santé. A la question de savoir comment fait-il pour tenir le coup, le jeune homme tout comme ses collègues dit être habitué. 10 ans au compteur pour certains, 15 pour d’autres et à force l’habitude s’installe. Les rôtisseurs ont quand même des palliatifs. Le sieur Issiaka de la  » maison blanche  » a sa solution toute trouvée, les lunettes de soleil ! Sa protection de fortune l’aiderait dans sa tâche même si l’on ne sait trop comment. Ses confrères disent se laver les poumons en buvant du lait.

Ce que dit la médecine

Selon les spécialistes, la  fumée de bois dégagerait jusqu’à 7000 substances toxiques, cancérigènes, mutagènes, irritantes et malodorantes. Le monoxyde de carbone  et les fines particules contenus dans cette fumée peuvent être à l’origine de graves problèmes respiratoires. D’autres déchets moins connus  seraient capables d’accroitre le nombre de maladies respiratoires et cardiovasculaires pouvant conduire à une mort prématurée , sans compter  des symptômes mineurs tels que  toux, maux de tête, irritations des yeux  et de la gorge. Mais qu’importe ce scénario, aussi bien à Ouaga 2000 à la Maison blanche en passant par la  Roberie l’amitié,  au Nouveau moderne, Caporal, au Monde nouveau, à l’Ivoire Hôtel, à la Racine et j’en passe, ce scénario est répété en moyenne 15 heures par jour, 12 mois/12 non stop. Les maux et risques, ils les connaissent et les subissent tous mais disent vouloir continuer pour s’assurer une vie qui est tout sauf rose.

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2 réflexions sur “Le prix du braiser

  1. Kraidi dit :

    le reportage est digeste. très bien mené. Pourquoi tu ne légendes pas tes photos et tu ne mets pas le crédit photo

    Aimé par 1 personne

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