Aux urgences

Credit photo: Le point sur

Tout était à l’eau. Le voyage, les rencontres, les reportages…Tout. Il me fallait maintenant faire face à l’imprévu. Il me fallait à cet instant penser à mon sort, dans ce CHU à la réputation peu rassurante. Dans ce « royaume » où  paraît-il  que médecins et infirmiers disposent de la vie et de la mort comme d’un échiquier.

Dans ce monde où ces hommes et femmes en blouse renient le serment d’Hippocrate. Dans cette presque morgue où votre destin était in facto lié à la faucheuse si vous n’aviez pas de sous. Awa Fatiga (mannequin, décédée dans des conditions inhumaines en ce lieu) et bien d’autres avant moi y avaient laissé leur peau. Qu’est ce qui m’attendait ? Moi qui n’avais ni pécule encore moins d’assurance maladie. Comment faire ? La douleur cède place à l’inquiétude. Les larmes ont vite séché, l’angoisse s’est installée. Elle m’arrache brusquement à mon statut de victime pour  réveiller   mon état de moi adulte qui devait absolument   faire face aux futures factures.

Mon beau frère est médecin ; son arrivée au CHU  avant l’ambulance facilite les choses. «  Je suis docteur, c’est ma sœur ». Mais avant toute aide, il  met la main à la pâte. Il se charge de mon transfert du brancard des pompiers à celui des urgentistes où ma jambe garrotée est maintenant comparable à une pastèque. La « brindille » a doublé voire triplé de volume. La phrase assortie à son dynamisme attire toute une armée d’assistants. Tout de suite, nous sommes conduits dans le pavillon des fracturés où les premières ordonnances, premières radios, premières injections de morphine ne se font pas attendre. Dans cet endroit aux airs de guitoune, pendent plusieurs perfuseurs où descendent gouttes après gouttes certainement des antidouleurs sur les visages graves de patients allongés à même des matelas sans drap et maintenant réveillés par notre arrivée. J’aperçois  dans une encoignure de la salle celle qui allait être ma future voisine de chambre. Une femme d’un certain âge qui était en pleine préparation pour le bloc opératoire. Elle semblait avoir passé du temps là. Sa plaie semblait infectée. Le parfum putréfiant remontait jusqu’à moi malgré la forte odeur d’éther.

Le médecin de garde avait fini ses heures, le prochain Akué Koffi, prenait la relève. L’homme, longiligne, clair de peau et vif, laissait des instructions aux infirmiers visiblement débordés. « Nous avons beaucoup de malades, évacuez ceux qu’il y a à évacuer, transférez les autres dans les chambres et libérez les moins malades. »

J’ai une envie d’uriner, je l’en informe. Il sort un Kakemono et me dit : « c’est pour préserver votre dignité ». Sa phrase sonne comme un exutoire. Pas aussi inhumain que ça les médecins du Chu, me suis-je finalement dit.

Pendant ma préparation pour la radio, l’une des anglophones fait son entrée. Gloria, elle se prénommait. Elle est plus calme et soupire, la douleur certainement. Dans le couloir, on entendait encore la voix toujours haut perchée de ses sœurs et bientôt celle de ma mère qui envoyait valser règlement et  vigiles pour se rendre à mon chevet.

L’infirmier qui s’occupait de moi, un Gouro promet de bien prendre soin de moi à cause de l’alliance interethnique qui le lie à « sa » Yacouba de malade. Mon « maitre »  me séparait délicatement de mes vêtements en lambeau avec une paire de ciseaux. En route pour la salle des radios, j’aperçois mes co-accidentés encore dans le hall, en attente d’une assistance. Ils me reconnaissancent et compatissent. La salle des radios est glaciale et immaculée. A l’intérieur 2 hommes en blouse, un système de radiographie et une cabine pour prendre les photos. De mon corps svelte, seule ma jambe est maintenant visible. Elle s’est ankylosée et est flasque, inerte comme un légume cuit mais encore très sensible et horriblement douloureuse. Le second transfert sur la plaque de radio s’annonçait difficile et demandait encore plus d’effort. Des forces que je n’avais presque plus. Les os s’entrechoquent, je les entends et les vois dans ma chair, je serre les dents et pousse un cri à la hauteur de ce que je ressens.

« La radio n’est pas parfaite, veuillez mettre la malade sur son profil gauche pour une autre photo», déclare le technicien.

Cette phrase sonnait comme une injure. Je la trouve presque saugrenue, à la limite du cynisme. Mon refus est formel et catégorique.

Et là, sur ce lit, face à cette douleur que rien ne raconte, je me fais la promesse solennelle, aussi inflexible qu’un serment, de ne plus emprunter ces gbakas, et, quoi qu’il advienne, de m’en sortir et de trouver ce à quoi ces chauffards carburaient.

Docteur Akué, lunettes vissées sur le nez fait avec la radio pas net de l’autre. Le diagnostic  tombe : fracture fermée du fémur.

12H, une chambre m’est  attribuée, la 10 au 9ième étage du Chu, lit n°14.

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