La décharge d’Akouédo ou comment faire des affaires en enfer!

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les fouilleurs de la décharge d’Akouédo en plein boulot

Les affaires sont les affaires ! Qu’importe le lieu, les conditions et les circonstances. Cet adage, les » fouilleurs », travailleurs de l’unique décharge à ordures d’Abidjan s’en sont appropriés et l’appliquent au mot. Construite depuis 1965 et selon l’ONG « Ground Water », cette décharge reçoit 550 000 tonnes d’ordures ménagères par an, un peu plus du tiers des déchets industriels et certains déchets dangereux. Mais de jour comme de nuit des hommes, femmes et enfants de tout âge, tous gabarits confondus se livrent à une véritable bataille contre la mort pour des ordures. Gagne-pain et fonds de commerce de ces fouilleurs qui ont en commun le statut socio professionnel : Personnes défavorisées. Allons à la découverte de ces hommes d’affaires de l’enfer.

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« la décharge est strictement interdite au public » le message d’autrefois

Le ballet des « Chagnon », camion de référence de ramassage d’ordures  débute à 8 heures. La décharge est strictement interdite aux personnes étrangères. Enfin, le message d’autrefois sur la pancarte à l’entrée de la décharge était visible et lisible. Pourtant depuis 6 heures du matin, les fouilleurs sont prêts. Plus d’une centaine de personnes postée au quai « motoragri » (quai numéro2 de la décharge). Munis tous de « casseurs », une sorte de long pic à glace fait maison, leur instrument de travail. Cet outil leur sert à   piquer, trier et ramasser « leurs pépites ». Le regard fixé vers l’entrée, ils sont aux aguets, à guetter le premier camion à ordures. L’équipe de la veille n’a pas laissée grand-chose à fouiller. Les premiers engins sont ponctuels et font leur entrée. Débute à cet instant une longue, fastidieuse et dangereuse partie de fouille.

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crédit photo: Rita Dro

  Conditions de travail

Dans ce méli-mélo de machines, de « boumeurs », autres noms des fouilleurs, tous les coups sont permis, de même que les cascades. Pourvu que chacun y trouve son bonheur. Les coriaces, entendez les plus courageux et audacieux, accostent le camion malodorant, y grimpe pour avoir la primeur de la « marchandise ». La concurrence est rude et les fouilleurs sont de plus en plus nombreux. Il faut donc être prêt à tout pour avoir les meilleurs restes de ferrailles, de sachets plastiques, semelles de chaussures usées, bouteilles et autres. Les moins forts attendent la fin de manœuvre de la benne pour la récupe. Dans la pratique le coup d’œil et la rapidité sont des qualités requises. Ces gestes tous aussi imprudents les uns que les autres, exposent à toutes sortes d’accidents. Allant des plus bénins à la mort. « Un jour, pendant la fouille j’ai reçu un coup de « casseur » en plein visage. De peu, je perdais mon œil » se souvient Solo Touré, désormais balafré- fouilleur depuis 5 ans. Cyrille est machiniste et martèle : « Ce site est interdit aux personnes externes. La consigne est connue de tous. S’il y a un accident, c’est aux risques et périls des fouilleurs. Nous poursuivons notre boulot et c’est tout » Tranche l’homme à la machine, l’air pressé de finir sa mission. Des cas de décès comme ceux survenus l’an dernier ont endeuillé la famille des fouilleurs «une nuit, pendant le travail j’ai perdu deux de mes collègues. Ces derniers ont été ensevelis, enterrés vivants sous des tonnes de déchets, le temps de les retirer, c’était trop tard » se remémore un fouilleur qui préfère garder l’anonymat.

Lieu de travail

Sur ce lieu surchauffé à bloc par la canicule particulièrement âpre ce jour, l’odeur est insupportable. Les tas d’immondices dégagent une odeur difficilement respirable. La forte chaleur, l’humidité associée aux ordures en pleine décomposition ont métamorphosé la texture de ce semblant de sol. Boueux et instable, il revêt des allures de sable mouvant à ciel ouvert prêt à engloutir à tout moment. En plus des maladies capillaires, respiratoires, diarrhéiques pour ne citer que celles-là, ces hommes et femmes travaillent dans le bruit. Les sons qu’émettent ces gros moteurs sont assourdissants.

les hommes et femmes d’affaires!

Après la fouille, place aux tris, sélections, lavages puis à la commercialisation de la marchandise.

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Bouaré est fouilleur, le cinquantenaire habite la décharge depuis 1989. Son crédo : les sachets plastiques. Vendus entre 100 et 200 fcfa le kilogramme en fonction de la demande. Ce père de 4 enfants s’en tire avec 5000 fcfa en moyenne le jour.

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Le jeune Achille Kouamé, est spécialisé dans la ferraille. Les bouts de fer,  cannettes, boites de conserve constituent son fonds de commerce. Sa cible : les ferrailleurs de Cocody (commune hébergeant la décharge). « Ma marchandise est prisée pour la fabrication des marmites » Ajoute t’il. Ce domicilié d’Akouédo  comptabilise 17 années d’ancienneté. Son butin journalier s’élève à 3000 fcfa en moyenne.

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Oumar Savané, quant à lui est un adolescent de 15 ans. « J’ai commencé depuis mes 5ans, je suis un déscolarisé. Je n’ai pas de choix précis. Je ramasse tout et les revends juste après ». La moitié de ses 4000 fcfa est pour sa mère, le reste à lui.

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Konaté Awa est  acheteuse et revendeuse de bouteilles depuis 20 ans. Cette habitante d’Akouédo village est mère de 7 enfants qui vivent des fruits de la décharge. La plus part de sa progéniture a troqué les cahiers pour la décharge. Sa marchandise, il y a en a de tous les prix. De 5  f à 100 000 fcfa le chargement de camions.

Rita Dro pour Studio Mozaik

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15 réflexions sur “La décharge d’Akouédo ou comment faire des affaires en enfer!

  1. wilane Paté dit :

    Bravo et Merci de nous entraîner dans ton sillage pour nous faire découvrir cette décharge et surtout, le monde des chiffonniers qui y vivent. C’est une véritable descente en enfer à laquelle tu te livres en tant que journaliste. Toujours cette description vivante mais oh combien saisissante qui caractérise le journaliste d’investigation. Encore tous mes encouragements à persévérer dans cette voie.

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  2. Tchonte Silue dit :

    Merci pour cet excellent article sur les conditions de vie (plutot de travail) de ces hommes et femmes d’affaires. J’espere que l’incident de la video n’arrive pas tres souvent…fais attention a toi et bon courage pour la suite.

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  3. Alika dit :

    Bon article qui nous montre que la vie n’est pas facile pour les personnes défavorisées ..Merci pour cet article et courage .

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  4. Téné dit :

    Bonjour
    Bravo pour ce travail remarquable.
    Est-il possible de recevoir votre mail?
    Cordialement

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  5. Latty dit :

    Je me suis toujours interrogé sur l´identité de ces « maîtres des ordures », sur ce qu´ils cherchent dans ces immondices nauséabondes et nauséeuses , ce qu´ils gagnent à exposer leurs vies aux bactéries et microbes de toutes sortes, au tétanos, aux accidents liés aux conditions de « travail » précaires…, Grâce au regard, que dis-je, à l´attention que Rita accorde à ces minorités invisibles parfois méprisées et méconnues mais toujours utiles, on a quelques éléments de réponses. Bravo mademoiselle, tu as tous mes encouragement et félicitations!

    Aimé par 1 personne

  6. Pedro dit :

    Bonjour Rita Dro
    Merci pour ce belle article.
    Je souhaite prendre contact avec vous pour parler de cette décharge.
    Pouvez vous me contacter?
    Au plaisir de vous lire.
    Pedro

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  7. […] pour se rendre à la décharge d’Akouédo s’approvisionner en matière première. Là bas, les hommes d’affaires de l’enfer ont fini le travail préliminaire de la marchandise : ramasser, trier, classer par couleur et […]

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